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Sonia Levy
We Marry You, O Sea, as a Sign of True and Perpetual Dominion
Doc. expérimental | 4k | couleur | 19:28 | France, Royaume-Uni | 2025
We Marry You, O Sea aborde Venise et sa lagune “par en dessous”, en déplaçant l’attention vers les processus bio-géomorphologiques immergés — vitaux, altérés, continuellement en mutation — plutôt que vers les récits, maintes fois racontés, de l’histoire politique et militaire de la ville. Le tournage sous-marin ouvre de nouvelles voies de connaissance des matérialités de la lagune et révèle un environnement fracturé, troublé, qui complique les récits historiques dominants, ceux qui ne commencent qu’au-dessus de la surface. En s’accordant au rythme du flux et du reflux, on commence à percevoir les interactions entre terre et eau, vie et décomposition, et les processus intimes qui composent ce milieu. Observer les formes de vie rendues possibles dans cet espace aquatique endommagé oblige à sonder les transformations profondes qu’il a subies. We Marry You O Sea as a Sign of True and Perpetual Dominion tire son titre de la formule prononcée lors du rituel vénitien des Épousailles de la mer, célébré chaque année le jour de l’Ascension entre le XI? et le XVIII? siècle : le Doge, figure souveraine de la République, “épousait” symboliquement la lagune en y jetant un anneau d’or, proclamant ainsi la domination de Venise sur les eaux. L’artiste revisite cette relation multiséculaire entre la ville et son milieu aquatique, en interrogeant l’héritage persistant de ces volontés de maîtrise. Comment imaginer d’autres futurs pour Venise si l’on commence par éprouver la lagune comme un espace vivant, habité par une multiplicité de formes de vie et de mort ? Dans la lagune — un espace façonné depuis des siècles par des interventions humaines continues — zones humides et infrastructures sont depuis longtemps imbriquées. L’essor de Venise comme carrefour commercial et centre d’innovation navale au Moyen Âge a entraîné des aménagements hydrauliques majeurs pour maintenir des eaux peu profondes à des fins défensives. Mais au XX? siècle, les impératifs de modernisation ont transformé des pans entiers des marais en raffineries de pétrole et en l’un des plus grands terminaux à conteneurs d’Italie, faisant de la lagune une frontière industrielle. L’anthropologue urbaine Clara Zanardi a montré comment ces mutations ont reconfiguré les divisions sociales tout en provoquant une dégradation écologique irréversible ayant profondément bouleversé les formes de vie lagunaires. Le film restitue ces histoires de modernisation en entrelaçant de rares photographies d’archives provenant du Fonds photographique Giacomelli de Venise avec des images sous-marines du présent. L’inversion négative noir-et-blanc appliquée aux vues immergées accentue la portée historique des archives, reliant passé et présent et laissant affleurer les futurs possibles dans les eaux contaminées de la lagune. Une bande sonore originale — mêlant chœurs humains et enregistrements subaquatiques — renforce encore les correspondances entre espaces immergés et domaines humains. La composition saisit les pulsations de la lagune et les empreintes de l’activité industrielle : des sons aquatiques noyés par le vacarme des embarcations aux battements réguliers des machines au milieu de la marée montante. Elle révèle ainsi les profondes imbrications entre les activités humaines et les faibles profondeurs de la lagune.
Sonia Levy est une artiste et cinéaste, d’ascendance berbère et polonaise. Son travail, fondé sur des enquêtes situées et interdisciplinaires, examine les implications des logiques occidentales d’expansion et d’extraction, et la manière dont ces forces s’inscrivent dans la transformation et la gouvernance des mondes hydrosociaux. Sa pratique cherche à sonder les seuils qui ont façonné — et continuent d’influencer — les conditions nécessaires à l’épanouissement du vivant.