Jean-François
NEPLAZ
Tu
Document vidéo - hi8 - couleur - 0:13:44 - France / Pologne -
1990
Note
Tentative de rencontres - Jean Douchet, Jean-François Neplaz,
26/10/94 - Le retour à l'origine

Jean-François Neplaz
Les idées auxquelles je me confronte actuellement, par exemple, ne viennent
pas du cinéma. Elles viennent plutôt du milieu scientifique, elles
viennent un peu des arts plastiques. Mais le cinéma qui m'importe énormément
me touche rarement.
Jean Douchet
Je vois de toute façon qu'actuellement il y a une vraie crise du cinéma.
Je ne parle pas de l'économie où la crise est constante, donc
ce n'est pas grave. Il y a une vraie crise du cinéma parce que la question
se pose: Est-ce que le cinéma sert encore, Est-ce qu'il a une utilité
? En dehors de son phénomène de distraction ou plutôt de
déréalisation. Est-ce qu'il apporte encore des choses ? Je crois
que ce sentiment qui a déjà été mis en évidence
par d'autres, à commencer par Godard lui-même, par Daney et beaucoup
d'autres de la mort du cinéma, actuellement taraude les gens. Tout le
monde sait bien que ce n'est pas vrai, qu'en aucun cas le cinéma est
mort, mais dans son esprit, son imaginaire, il y a mort du cinéma. Il
n'y a plus le sentiment de son utilité et surtout de son usage. Faut-il
continuer dans la tradition, avec la pellicule ? Les nouvelles technologies
ont déjà pénétré le cinéma, ce phénomène
a été immédiatement récupéré par le
grand système commercial (voir comment l'image virtuelle est utilisée
à des fins inintéressantes), et cette crise perturbe tous les
créateurs.
Alors le problème se pose aux cinéastes: comment travailler au
cinéma ? Sur quelles bases ? Dans quels créneaux ? Aussi bien
en aval qu'en amont, que faire ? C'est à cette crise qu'on assiste. Alors
que untel, ou untel se trouve en crise de création, cela fait partie
de l'état général des choses et pas du tout du phénomène
particulier. Je sens bien dans mes discussions avec la plupart des cinéastes
d'aujourd'hui, surtout les jeunes, qu'il y a ces problèmes là.
C'est pourquoi, par exemple, on assiste dans le cinéma français
à un retour, je dirais, à tendance " nouvelle vague "
d'un réalisme, d'un retour au regard sur le réel, d'une volonté
de s'accrocher au réel, mÍme si ce réel n'est pas travaillé
de ses aboutissants. C'est une tendance où la vidéo est un peu
perdante, dans le sens où elle a trop joué l'avant-garde, en allant
se réfugier dans les arts plastiques (et là aussi il y a perdition
de l'objet). On ne sait plus quel objet on filme. Je pense que tout ça
va se remettre d'aplomb.
Il est absolument anormal, mais en même temps c'est logique, qu'on oublie
chez Godard l'oeuvre vidéo qui est de plus en plus importante. Et si
on l'oublie c'est parce que l'on tient encore a l'idée de distribution,
de sortie en salle, de public qui vient voir les films. En oubliant qu'avant
Lumière, il y a eu tous les inventeurs du cinéma, Edison et les
autres, qui avaient inventé la petite cellule particulière où
chacun venait mettre un oeil pour regarder du cinéma. Or cette exploitation
du cinéma, qui est mort-née, est en train de renaître. C'est
celle de la vidéo. Mais pour l'instant, on a pas encore trouvé
son expérimentation, sa pratique. Je crois que le deuxième centenaire
du cinéma sera plus axé sur l'usage individuel de la fonction
cinégraphique, (plutôt que cinématographique): comment
chacun, d'un bout à l'autre de la chaîne va réagir au fonctionnement
de l'image filmée. On pense trop avec la petite lorgnette de l'économie.
En effet, dans l'économie c'est aussi prévu. Il est prévu
que les films n'auront plus besoin du canal des chaînes, mais seront choisis
comme des livres: achetés ou loués à une bibliothèque,
à un fond commun, qui permettra de se projeter le film ou l'émission
quand on veut. On sait qu'on tend vers ça, mais rien n'est mis en place
car tout le monde est perdu. L'économie, l'industrie, le créateur,
la technique, rien n'est décidé pour l'instant. Cela fait dix
ou douze ans qu'on est dans une espèce de flottement général
où tout le monde attend, attend, attend. C'est pour cela qu'il y a crise.
Ce n'est pas une crise de la création, c'est l'outil qui se dérobe...
C'est en attendant Godot. En attendant Godot, il y a la crise. Le propre du
cinéma Lumière a été de prévoir le public.
D'exiger le public. Ca a nécessite des salles de cinéma. Nous
assistons à la fin de cette période. On a cru que le cinéma
allait tuer le théâtre. Jamais le théâtre ne s'est
aussi bien porté ! après trente ans de crise quand même
! violente ! Et cette communion de la salle, le gens (qui l'avaient auparavant,
au cinéma) sont allés la retrouver au théâtre. On
fait tout aujourd'hui, pour que le public de cinéma participe au spectacle,
mais il n'y a plus ce plaisir de la magie du cinéma. Alors travaillons
" le pré-cinéma ". C'est ce qui est passionnant ! Et
puis un jour, on reviendra au cinéma dans la salle. C'est obligatoire.
Jean-François
Neplaz
Il y a quelque chose que je défend dans la vidéo; je me dis qu'on
y retrouve le geste d'origine du cinéma. Les tous premiers gestes du
cinéma ! Chardère (B. Chardère était directeur de
l'Institut Lumière avant l'invention du centenaire du cinéma)
m'expliquait qu'il n'y avait pas que le cameraman qui chantait Sambre et Meuse
en tournant la manivelle de sa caméra (mais s'il avait peur, la cadence
devait quand même s'accélérer !): " Les projectionnistes,
quand la scène les ennuyaient, ils accéléraient. Et si
la scène langoureuse leur plaisait, elle durait un peu plus longtemps
", sans compter le cadre... Il n'y avait pas cet oeilleton misérable
qui nous isole de ce qui se passe alentour: l'opérateur vivait la situation
la caméra à ses côtés.
Désormais lorsqu'on récupère nos images tournées
en film, le travail électronique de l'image (qui n'est pas le montage
virtuel) nous restitue les mêmes sensations en contrôlant en direct,
sensitivement, le résultat de notre action, notre geste. On a l'émotion
directe, on modifie des paramètrages de l'image, on modifie le traitement
dans la perception immédiate de ce qui se passe. Ca prolonge ce geste
d'origine. On retrouve une continuité de chaîne sensible... En
film, je travaille à des vitesses variables de prises de vues, sans cesse.
Je n'ai plus du tout, dans la période récente, tourné à
vingt-cinq images seconde, par exemple. Tu t'aperçoit que tout ça,
a été normalisé par l'industrie, calibré en durée,
en fréquence. Tous les gestes d'origine nous ont été confisqués
! Mon sentiment, c'est que la vidéo nous rend la matière, même
la matière chimique. Le zoom électronique des régies nous
permet de connaître une émulsion comme jamais on ne la connaîtra
en film. Ce traitement électronique nous restitue nos origines.
Jean Douchet
Je ne peux aller que dans ton sens. Ce qui prouve que le cinéma non seulement
ne meurt pas, mais se réenracine. Tous les arts... Toute activité
humaine a besoin de se recycler, de se ressourcer... Il y a une phrase, je ne
sais plus de qui elle est: " je ne suis original que parce que je fais
retour à l'origine ". Le retour à l'origine est le plus grand
tremplin de rebondissement, c'est le phénix ! On renaît de ses
cendres. La vidéo, a quelque chose d'anti-cinéma car elle ne fonctionne
pas sur la traversée d'une pellicule par un faisceau lumineux. Ce qui
était quand même, très fondamental dans le cinéma.
Je dirais, son seul caractère antinomique et quasiment hostile au cinéma.
A l'image cinéma.
Une des impasses c'est le côté vidéaste-plasticien. Ca,
pour moi, c'est l'impasse totale ! Ce n'est pas parce qu'on a mis cinquante
postes, joliment apprêtes les uns par rapport aux autres dans une sorte
de fausse construction picturale que... Je trouve ça marrant, c'est tout.
(...) Le court-métrage
est trop devenu un genre. Un genre qui était codé et qui est entré
dans la convention. C'est pour ça qu'il y a tellement de mauvais court-métrages.
C'est pas que le court-métrage, en soi, soit réellement mauvais,
c'est qu'ils sont mauvais dans l'esprit. Ce qu'ils ont a dire n'a pas d'intérêt.
Ils ne savent pas raconter d'histoire (parce que c'est quand même la technique
de la nouvelle, si l'on raconte une histoire en tout cas). Le court-métrage,
c'est en fait une branche qui a été tuée par l'académisme,
par l'espèce d'industrialisation, puis surtout, surtout, par le fait
que les jeunes sont persuades que c'est par là qu'ils vont réussir.
C'est dans le court-métrage qu'on voit le mieux qu'il n'y a pas de genre,
que tout est possible. Ce qui convient, en tout cas, c'est d'échapper
aux genres finis. Et ne pas essayer de prolonger ce qui n'a plus aucun intérêt
aujourd'hui.
Article

Les films de Jean-François traduisent la recherche de quelqu'un qui cherche
à expérimenter sans entrer dans l'expérimental. Qui fait,
de ce caractère de recherche, un usage à caractère de spectacle,
d'émotion et de sens. Alors que l'expérimental en général
honnit ce genre de chose, avec juste raison ou pas, c'est un autre problème.
Il s'inscrit dans le courant normal du cinéaste qui a la prétention,
il fait le parcours de tous les artistes qui font de la recherche. Donc doutent,
se retrouvent seuls, sont affrontés à tous les découragements
possibles. Sinon, tu pouvais bien rester à Paris. Sinon, tu pouvais très
bien rentrer dans le circuit, comme tout le monde, quitte à y laisser des
plumes, comme beaucoup. Bien s?r, maintenant tu es parvenu à une chose,
tu fais ce que tu veux faire. C'est inestimable et ça se paie très
cher ! A un moment on rencontre le succès, l'intérêt, ou une
forme de reconnaissance, c'est obligatoire ! Simplement, le seul problème
c'est qu'il ne faut pas y passer avant...
J'ai beaucoup de réticences sur lui, pour beaucoup de raisons. Mais, c'est
évident qu'en aucun cas Rivette n'était prévu, programmé
pour, un jour, remporter le succès de " La belle noiseuse ".
Et d'un seul coup, son film qui, peut-être, est moins intéressant
et moins bon que les autres, celui-là ramasse la mise tout simplement parce
qu'il y a une femme nue pendant deux heures. Il ne faut jamais oublier que les
succès ne sont jamais pour de bonnes raisons; qu'aucune oeuvre d'art n'a
eu de succès parce que c'est une oeuvre d'art. Ca a toujours été
des raisons sociologiques plus ou moins bonnes.
Dans les films de Jean-François il y a une présence de l'abstraction,
une conceptualisation assez poussée mais c'est vrai qu'en même temps,
ça permet de libérer les sensations, les pulsions. Les sensations
et pulsions passent. Il faut essayer de travailler la matière en tant que
richesse comme une sorte de compensation à cette tendance à l'abstraction
qui est une forme de sécheresse et comment éviter la sécheresse
? c'est tout.
Car on ne peut échapper à cette voie là...
|
|