CATALOGUE 1998-1999
Dionysos Andronis
Antinoos
Film expérimental - 16 mm - couleur - 5' - Grèce - 1998



"Antinoos" est composé de trois plans. C'est une tentative pour transcrire ma vision personnelle de l'écroulement du temps. Le point de départ du film est un sentiment visuel qui impose au spectateur une évolution cinétique particulière. Le but du film serait la mise en avant d'une idée abstraite: celle de la durée et, par conséquent, celle du film.
La structure filmique est la boussole qui guide les impressions. Elle nous donne le sentiment de vouloir jouer avec le temps. Apparemment, les trois plans du film n'ont pas de cohérence logique. Si on accepte que le temps diégétique ne soit pas logiquement fixé, on est restreint à une seule interprétation: les trois plans ne se déroulent pas pendant la même temporalité filmique. Le plan du milieu, celui du tableau vivant, se déroulerait dans le passé lointain de la période d'Adrien, tandis que le premier et le troisième se dérouleraient au présent contemporain, puisque les immeubles urbains y apparaissent. Le film alors serait construit sur une forte ellipse temporelle.
Si l'on accepte que le temps diégétique soit logiquement fixé, on a accès à plusieurs interprétations. Selon la première, les trois plans se déroulent en suite logique dans le présent ou le proche avenir. Selon la deuxième, les trois plans proviennent de trois réalités temporelles différentes; le passé pour le premier, le présent pour le deuxième, le proche avenir pour le troisième. Selon la troisième, les deux premiers plans s'appuient sur le présent, tandis que le troisième se fait sur l'avenir. Pour chaque cas, les temps morts, enlevés par les ellipses, ne peuvent pas êtres définis avec précision.
La vitesse du texte filmique, c'est-à-dire la relation entre le temps réel que dure un événement et le temps de sa version filmique est plus rapide au dernier plan. Le soleil se couche en accéléré. Peut-être à cause du fait que ce troisième plan suggère des signifiés pouvant se réaliser plus facilement que tous les autres signifiés dans le film. D'après cette constatation, nous pouvons dire que ce troisième plan est une unité temporelle autonome que n'est pas une action parallèle avec les autres séquences.
Grâce au montage parallèle, le film revêt une forme particulière que nous pouvons appeler "fausse cruciforme". Le plan central d'Antinoos est métaphorique. Antinoos n'en est que le prétexte. Les deux autres plans seraient symboliques. Le soleil qui s'élève et qui se couche signifie, avant tout, le temps qui passe. Ses mouvements sont verticaux tandis que le zoom-in du plan central est horizontal. Nous pouvons alors avancer que la structure cruciforme du film met en avant la ligne horizontale et non pas la verticale.
Il s'agit d'une croix dysharmonique et fausse, penchée sur son petit côté. En plus, les deux lignes qui la composent ne se croisent pas.
La reproduction d'Antinoos constitue l'allégorie vivante du film. Elle est dotée d'une triple contradiction. Notre protagoniste n'est pas en marbre, d'après son original, mais en chair et en os. Il n'est pas inanimé, mais animé. Il ne bouge pas, bien qu'il soit vivant, mais il reste immobile. Le réalisme qui caractérisait l'art hellénistique, je le reconstitue tout en le rejetant grâce aux éclairages expressionnistes. Je le respecte mais je ne manque pas de dire que pour notre époque fluide et complexe, il n'est pas suffisant. C'est la quatrième contradiction du film.
Le tableau vivant d'Antinoos suggère deux époques historiques: la nôtre (puisqu'il s'agit d'une imitation contemporaine de la statue) et celle d'Adrien (1er et 2ème siècles après J.C.). Ces époques ont des points communs entre elles: ce sont des époques de décadence pour l'Hellénisme. Son immobilité suggère que le temps soit alors resté statique. L'éclairage expressionniste ne parvient à couvrir qu'une petite partie du corps de la "statue".
Mon film "Antinoos" est un exemple caractéristique de cinéma dialectique. La contradiction primordiale entre le deuxième et le troisième plan créé sa problématique dialectique. Quand on s'approche de notre idéal, le soleil se couche et disparaît au lieu de briller à son zénith. Ce troisième plan a servi en tant que contre argument à tous les autres arguments du film. Il nous a aidé à comprendre que tous les idéaux s'effondrent à notre époque nihiliste, surtout ceux que le long zoom-in voudrait nous imposer: la jeunesse, la beauté, la civilisation.
Mon film est silencieux parce que sa temporalité abstraite n'a pas besoin du son. Son silence est en rapport avec son style ésotérique qui voudrait souligner le suspens. (Dionysos Andronis)