JOËL BARTOLOMÉO
Lili m'a dit
Art vidéo - 16'30'' - hi8 - 1997
Cette séquence tente d'explorer la complexité des rapports du couple.
Lili et Joël Bartoloméo - La vie dans le
champ
Volubile, passionnée et adepte des équations insensées, voici
Lili, belle comme une héroïne de Woody Allen. Timide, rire de ventriloque
et lunettes-bicyclette, tout droit sorti d'une comédie de Jacques Tati,
voilà Joël, son mari. Nom de couple: les Bartoloméo, tous deux
nés à Bonneville (Haute-Savoie), dans la même maternité,
accouchés par la même sage-femme, elle en 1956, lui, un an plus tard;
C'est lui l'artiste, lui qui depuis dix ans filme en vidéo et presque en
huit clos leur vie quotidienne avec les jumeaux, Coline et Fabian, onze ans, et
bien sùr, Lili. " En fait, précise Joël Bartoloméo,
ce sont des films de famille anti-famille " qu'il a commencés sans
vraiment savoir ce qu'il allait en faire, absorbé par cette caméra
qui est devenue un outil à enregistrer les rites et les rituels de sa petite
tribu. Toujours prête à entrer en action. " Un chien "
ajoute Lili.
Avant la caméra-chien, ils étaient un couple comme les autres, lui
doué pour le bricolage, elle très "perspicace", sa principale
qualité d'après Joël. Ainsi, quand ils se sont rencontrés,
en hiver 1977, à Annemasse, Lili travaillait dans une boîte d'électronique
après avoir arrêté ses études. Joël y faisait
un stage, dans le cadre de son DUT d'électronique; Pour lui, c'est vague,
un peu trop loin, il vaudrait mieux demander à Lili, mais reste quand même
cette impression: "Moi, je ne savais pas ce que j'allais faire de ma vie,
et elle, elle savait qu'elle allait la faire pour moi ". Lili, regard embué,
prête à évoquer ce moment-là pendant des heures, puisqu'elle
a su immédiatement qu'il était l'homme de sa vie. " Quand on
se croisait dans l'usine avec ma copine, on se disait: " C'est dommage qu'il
ne soit pas beau parce qu'il est grand ". Il portait un pantalon violet,
une veste à frange genre hippie et les cheveux longs, il se faisait remarquer.
Tous les matins, il venait me voir, c'était l'amoureux transi, extrêmement
touchant. Un jour, il m'a écrit une lettre, j'étais sous le choc,
moi qui n'avais jamais intéressé les garçons, et là,
ces mots... Je suis carrément tombée éperdument amoureuse,
comme dans les histoires à l'eau de rose. Comment dire, j'ai un côté
fleur bleue... "
Fleur bleue donc et bouquet de fleur lors du mariage, dont Joël se souvient
à peine, il ne s'est occupé de rien, il était figurant. Et
Lili? " Rayonnante. " Il faut dire que Joël n'avait qu'un seule
idée en tête, une priorité, les cours à l'école
des beaux-arts de Genève où il était entré quelques
mois avant, sur concours, car il rêvait d'être artiste. Quatre fois
par jour, il passait la frontière afin de rejoindre Lili, toujours Annemasse,
toujours à l'usine. C'est quoi un artiste, Lili? " Pour moi, c'est
impropre. Joël, il est diffèrent des autres. Lui, il est vivant à
l'intérieur, il n'est pas mort comme tant d'autres. J'ai le nez pour repérer
les vivants. " Premier film réalisé par Bartoloméo dans
le cadre de ses études, un film d'une minute et demi, un autoportrait avec
la caméra tenue à bout de bras et lui, tournant sur lui-même.
Suivront une série d'autres essais pas vraiment aboutis, " des trucs,
je ne savais pas trop ce que je cherchais ". Son diplôme en poche,
changement de direction: Paris, où ils débarquent en 1983. Joël:
" C'est le mythe de Paris, même pour les américains. C'était
mon désir le plus profond, et puis, pendant trois ans, ce fut la traversée
du désert. Au début, on vivait chez l'habitant, dans des lits superposés.
Je n'avais pas de caméra, pas d'appareil photo, je rongeais mon frein et
je dessinais. "
Lorsqu'il entreprend sa licence de cinéma, en 1998, Joël a déjà
archivé les biberons des enfants en super 8 (" mais ça ne donnait
rien "), les enfants en train de jouer et quelques performances d'artistes.
Quand il passe à la vidéo, il sait assez vite " les moments
qu'il cherche, quand ça va déborder, comme les veilles départ
en vacances ". Tous les films sont en continu, il n'y a aucun montage. A
les voir, cela donne des films courts mais denses, comme dopés aux amphétamines.
De temps en temps, quand même, Lili lance un " non, Joël, ne me
filme pas, je ne suis pas en état ", que Joël ignore et la caméra-chien
continue d'absorber leur quotidien effervescent, de Lili coupant la tarte au citron
ratée avec des ciseaux à ses revendications territoriales ("
je veux un bureau, tout de suite, j'ai besoin d'un espace à moi ").
Ca ne la gène pas, Lili, cette intrusion permanente? " Oh non, au
contraire, ça prouvait qu'il s'intéressait à nous. J'aimais
bien qu'il nous filme parce que la vie avec Joël, c'est bien, mais le problème
c'est qu'il nous a parfois oubliés ".
En 1993, c'est l'ouragan. Jusqu'à présent leur vie domestique était
archivée sur cassettes, à usage privé; Au Centre Georges-Pompidou,
un monde fou assiste, entre autres vidéos, à la projection sur grand
écran des Bartoloméo en famille. Rires dans la salle. Lili, elle,
ne sait pas quoi dire, submergée par l'émotion: " C'était
le vide. J'ai senti une cassure, je ne savais plus qui j'étais. J'avais
envie de me prendre dans les bras et de ma consoler. Le lendemain, j'ai craqué.
Une amie m'a dit: " il faut que tu en parles à quelqu'un ". Pour
Joël, ces sondages familiaux devenus publics ne provoquent pas de crise profonde,
mais servent de révélateur: " Donner une image positive ou
négative, ce n'est pas mon problème. Les couples sont des structures
qui fonctionnent à la fois par leur ressemblance et leur dissemblance.
Quand je revois ces moments-là, on fonctionne tous les deux sur un déficit
de personne; elle a l'impression de ne pas exister et moi, j'ai l'impression de
ne pas être là. "
Pour Lili, c'est la preuve de sa souffrance: " Avant, je n'existais pas,
maintenant, c'est une angoisse de le faire; " Car Lili, qui travaille comme
fonctionnaire dans le cadre de Paris-I-Saint-Charles, a aussi son jardin secret.
Des centaines de photographies qu'elle a prises grâce à un appareil
photo offert par Joël. Les enfants en vacances, Fabian en train de pleurer
(" Quand il les a vu, il m'a demandé de les déchirer. J'ai
accepté "), c'est un roman photo géant qu'elle a déjà
exposé, en partie, à Limoges: " Mais quand je démarre,
impossible de m'arrêter, je mitrailles. Avec moi, dix pellicules, ça
ne tient pas deux jours. " Sans la caméra-chien et l'appareil photo-mitraillette,
la vie des Bartoloméo est un long fleuve tranquille. Instants de bonheur
consacrés aux enfants (Joël: " Moi, je m'occupe de leurs devoirs,
Lili, de leur santé mentale "), et, comme le murmure Lili, à
la contemplation privée et à cette énergie vitale qu'est
leur vie à deux: " Nous sommes un couple jamais fini, avec des rapports
jamais établis. Moi, ma vision, c'est que ça bouge tout le temps.
Avec lui, je ne m'ennuie jamais. J'ai une de ces chances incroyables,... Ca me
fait peur tellement j'ai de la chance. " Depuis peu, Lili est l'unique héroïne
d'une vidéo de dix minutes. tournée en janvier dernier, un dimanche
matin devant un bol de café, elle décortique la dépendance
des hommes à leur mère, assassine Freud et Dolto, parle de la paternité,
de la mère toute-puissante et assène cette phrase formidable: "
pour moi; l'homme et la femme sont pareils devant les enfants "
LILI ET JOEL BARTOLOMEO EN 5 DATES
20 juillet 1979
Mariage à Gaillard (Haute-Savoie)
4 septembre 1983
Installation à Paris
22 juillet 1986
Naissance de Coline et Fabian
10 octobre 1995
Exposition des vidéos de Joël et des photos de Lili au Frac-Limousin
1er janvier 1996
Sortie de la cassette "Mes vidéos 1991-1995"
(Brigitte Ollier - Duos intimes - Libération 19 / 08 / 97)
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