CATALOGUE 2000-2001
Thomas DESY
Grölen

Vidéo expérimentale - dv - couleur - 0:02:30 - Autriche - 2000
Linie 1
Création sonore - cd audio - 0:12:05 - Autriche - 2000




Quelques mois après l'entrée en fonction du gouvernement de coalition autrichien, alors que je passais à vélo sur la Heldenplatz, là où eurent lieu les mouvements de résistance qui avait disparu bon gré mal gré après la levée des sanctions, j'entendis les braillements d'Hitler souffler sur la place.
Cet impressionnant mirage venait d'une exposition qui se tenait de l'autre côté de la place.
Un bruit assourdissant. Les cris stridents et les hurlements de milliers de personnes et tout à coup, la prise de fonction du 4 février et la grande manifestation du 19 ressurgissaient. Là aussi les gens avaient énormément crié Je me souviens de chaque beuglement: résistance, résistance! Ces cris qui se mélangeaient avec ceux de ma fille. Pourquoi brailler? Pourquoi hurler?
"La facilité d'Hitler à orchestrer le psychodrame allemand n'était pas le fait d'extraordinaires aptitudes ou encore d'un charisme éclatant mais plutôt de son évidente vulgarité et de sa capacité à faire crier des milliers de personnes comme des sourds ". C'est ce qu'affirme Peter Sloterdijk dans 'Die Verachtung von Massen' (le mépris du peuple) Francfort, pages 24-25.
Le philosophe français Bernard Henri Lévy, qui était invité il y a quelque temps à Vienne pour tenir un discours auprès des opposants au nouveau gouvernement, indiquait que " l'autre Autriche " détenait une clé. En d'autres termes: nous gardons notre clé et nous ne voulons pas que vous (les politiciens) vous en empariez, etc. La véritable raison semble échapper à la tentative d'explication de BHL dont les propos demeurent confus: Schlüssel (le nom du Vice-chancelier) signifie également " clé "en allemand.
Mais dans la pratique, tout devient plus clair car le beuglement, qu'il soit pour ou contre la bonne cause, revient toujours au même. En outre, lorsqu'il vibre, le trousseau de clés a presque une discrétion élitiste, une qualité rythmique qui lui permet, à longue distance, de se distinguer des braillements, hurlements et autres piaillements, des cris et vociférations collectives d'une communauté, d'un groupe ou d'un parti et que je regroupe sous le terme générique de " beuglement ".
On a bien vu ce qu'il a dit quand les mots sont sortis de sa bouche. Lui, l'individu, la " tête parlante ". Le beuglement dans la foule, c'est comme le bruit de la mer, ça vient de partout et de nulle part.
Le foot, c'est du beuglement.
Le beuglement du sport de masse.
La biture, la tente à bière, l'Oktoberfest: les beuglements sur les boulevards et dans les ruelles à des heures tardives.
Les beuglements sont les débris ataviques de l'imploration et du chant militaire; ce sont les fragments des percussions, des hit parades et des émissions de radio.
Le beuglement des masses. Le braillement est une forme musicale particulière. Il fonctionne comme un opéra: on s'en sert pour extérioriser ses sentiments.
Plus il est raffiné et artistique, plus il devient grave, comme le montrent les cris durant un discours politique. Il ne prend tout son effet que s'il est entrecoupé de pauses dramatiques et ne peut déployer sa force de persuasion que par elles.
Le seul objectif que le beuglement doit atteindre est l'efficacité. Elle doit être directe comme le cri lui-même. Celui qui beugle veut vaincre. Hurler, c'est emprunter le chemin qui mène à la grandeur. Le " chemin " ayant ici une valeur métaphorique. Le beuglement se trouve autant dans la grandeur que dans la plénitude. Et du coup, celui qui crie se couche assis, s'assoit d'un seul côté, n'est pas entièrement debout, titube et chancelle. Celui qui crie ne sait faire que crier.
On parle très peu du beuglement en théorie musicale. On se demande dans quel domaine de recherche, ce bruit doit être classé.
Incontrôlé car il survient dans un état second.
Hurler, c'est s'acheminer vers l'extase en perdant le contact avec la réalité.
Le fait de boire, et à un niveau plus élevé, celui de fumer a un effet sur la voix. Le beuglement sonne comme la voix d'une personne ayant trop bu. Elle a quelque chose de détendu comme un vieux maillot de corps que l'on aurait trop étiré.
Le beuglement doit être soutenu. Bien entendu, il sous-tend une notion de force. On vit par sa voix, on est ce que l'on crie. Notre beuglement s'en va combattre et vaincre en première ligne des manifestations, là où volent les œufs. Le bruit envoie les gens, là où ils veulent être.
C'est en hurlant qu'on repousse l'ennemi. Le cri de guerre, la sommation, le chant religieux qui est une forme anémique de quelque chose d'autre.
Pour s'extérioriser une foule a besoin de beugler. Le murmure inoffensif avant un concert, le balbutiement précédent un mouvement de foule: les étapes préliminaires menant au hurlement final.
L'opéra: spectacle interminable où les cris exigent une réponse. Celui qui ne s'endort pas pendant un opéra n'attend que ce moment avant de se mettre à applaudir et à crier lorsqu' arrivent les derniers accords
Bravo, pouh! Les beuglements qui suivent un opéra, au milieu des applaudissements de la foule, sont la concrétisation d'un pouvoir et d'une force. C'est en hurlant que l'homme s'impose au milieu des flammes et plus le feu grandit, plus la voix est enrouée. L'enrouement dû au beuglement est causé par les cordes vocales. On continue tant bien que mal à crier jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'on a plus de voix. Notre incapacité à parler après être entré dans une rage folle peut nous amener à causer des dommages autour de nous. La violence orale devient une violence physique. Les symptômes sont manifestes: les veines gonflent, la respiration s'accélère, le haut du corps vibre, la pression artérielle augmente et le visage rougit.
On peut faire un parallèle entre le développement de la voix et l'érection. Et cela aboutit à la question suivante: existe-t-il un beuglement féminin? Et peut-on faire un rapprochement comparable? Je n'arrive pas à me représenter énormément de scènes de beuglements féminins. (Même si j'ai parfois des doutes lorsque certaines montrent leur côté masculin et trinquent sous la tente à bière en martelant la table avec leur choppe et rentrent chez elles en pissant et en dégueulant dans les rues et réveillent au passage tout le quartier.)
Une remarque me semble judicieuse: les femmes et les jeunes filles, fans de boys-band par exemple, ne font que piailler. Le cri féminin est qualitatif et haut-perché tandis que celui de l'homme est quantitatif et grave.
L'alcool n'est qu'une étape préliminaire au beuglement. Il conditionne la désinhibition. Quand une personne qui a bu commence à se lâcher et à parler fort, le beuglement s'ensuit.
Quand les inhibitions sont levées par d'autres moyens, le beuglement est fait d'un curieux mélange entre clarté et extase religieuse et aboutit à une distorsion de la réalité. Là où l'alcool est encore accepté comme excuse, les méthodes de dégrisement font défaut pour ceux qui beuglent sans avoir bu.
Le beuglement est un domaine profondément masculin (également profond dans la tonalité) et c'est une façon de se décharger verbalement.
Le fait de dire qu'une personne beugle est une contradiction car cette activité ne se pratique jamais seul. C'est une affaire de groupe.
Dans cette époque où règne l'individualisme et la populace virtuelle, le beuglement s'étiole car il ne trouve plus de résonance. L'image du supporter de foot en Marcel, chiquant des bières tout en se goinfrant de chips et ne cessant de s'égosiller est peut-être en déclin mais fait apparaître un nouveau genre de cri: les slogans placardés sur les murs de nos villes et étalés dans les journaux populaires sont de véritables hurlements infects.
Le beuglement devient une métaphore pour tout ce que la couche la plus basse a pu atteindre: l'idéologie, la façon de voir, de s'exprimer, de prononcer. Nous vivons dans un monde de beuglements: durs à imaginer, détendus et cabossés. Le temps-mort du beuglement mental est l'enrouement de l'esprit, le grognement…