Juliette FONTAINE
Film en quatre tableaux
Vidéo
expérimentale - mini dv - n&b et couleur - 0:10:00 - France - 1998


Un
film comme un livre qui déplie ses pages les unes après les autres,
en quatre chapitres appelés " tableaux " (la peinture, voire
même la nature morte, sont aux voisinages
).
Un film comme un livre qui se déploie, largement porté par le
texte et la voix; texte qui semble d'ailleurs se gonfler d'une page à
l'autre, d'un tableau à l'autre, par le poids du sens, avec les questionnements
qu'il voudrait soulever; texte qui finit par s'immiscer dans l'image
Un film sur l'errance autant que sur le cheminement qui tente de se creuser,
d'avancer (d'une image à l'autre, d'un pas à l'autre), car les
photos du film sont autant de gestes et de visages évanescents que de
paysages traversés par la réminiscence
La succession des photos (images fixes, sans mouvement) sont aussi le rythme
du texte, sa scansion; les empreintes visibles de son chant qui bientôt,
après le noir du film, fera place au silence, et demeurera impalpable,
comme une musique.
Comme tout le reste de mon travail, ce film est encore une tentative d'approcher
le monde, de mieux le comprendre en moi et d'essayer de m'y sentir le plus libre
possible; et de le dire avec le corps qui est là, parcouru par la vie
autour
(Juliette Fontaine, février 01)

Texte

Premier
tableau
" je veux toucher... "
je veux toucher le lieu de l'interstice
je veux toucher les entrailles même de la terre
je veux toucher ce qui veut se faire chair
je veux toucher l'épaisseur et l'invisibilité d'une même
main
je veux toucher une peau qui me regarderait
je veux toucher l'obsession de la vision
je veux toucher la tâche
je veux toucher la presque-caresse de mon autre main
je veux toucher l'indice du vivant
je veux toucher ce qui s'évanouit
Deuxième tableau
" Les tentatives "
tentative n°1
elle cache son visage dans ses mains pour disparaître du monde,
et plus,
pour tenter de s'oublier elle-même,
pour se soumettre à la disparition de l'existence de son être,
ancré dans le monde.
(tentative - échec - recommencement)
tentative n°2
elle ferme à peine les paupières pour ne plus voir le monde devant
elle,
ou plutôt,
pour transformer sa vision habituelle qu'elle ne supporte plus.
elle tente de percevoir un monde nouveau devant elle, plus éloigné
peut-être, par la mince fente de son regard, comme dans l'embrasure d'une
porte.
(tentative - échec - recommencement)
tentative n°3
elle détourne son regard et rive ses yeux sur le sol, au loin.
elle cherche à fixer une chose à terre, n'importe quoi, pourvu
que ce soit une chose infime.
elle trouve une petite pierre brune.
elle la fixe intensément.
ainsi,
elle tente de se concentrer sur cette chose choisie, unique à ses yeux,
et par cette concentration intense, elle tente d'atteindre l'oubli du monde
et d'elle-même au sein du monde.
(tentative - échec - recommencement)
tentative n°4
elle décide de secouer sa tête horizontalement, inlassablement.
le monde autour d'elle devient alors une image mouvante, instable, sans objet
reconnaissable par l'oeil.
sa tête tourne, jusqu'au malaise.
la conscience du poids de son corps est bouleversée.
on peut même dire que son corps n'est plus qu'une tête pivotante,
douloureuse, alourdie d'un fort bourdonnement.
(tentative - échec - recommencement)
Troisième
tableau
" elle
me dit... " I
elle est assise dans
l'herbe sur le bord du chemin, et regarde la plaine qui s'éloigne.
elle me dit:
je cherche une couleur inconnue, que ma mémoire ne pourrait pas définir.
elle plonge
sa main droite dans l'herbe touffue.
elle me dit:
comment peut-on supporter le monde tel qu'il est fait?
elle caresse
la terre et les herbes, d'un geste lent.
elle me dit:
chaque jour, chaque chose que je fait doit m'être nécessaire. je
tente aussi chaque jour d'économiser mes gestes pour préserver
ma liberté de décider lesquels me semblent justes.
elle tourne
la tête vers moi, et me sourit. son visage est lumineux mais je remarque
le froncement de sourcils habituel.
elle me dit:
parfois je sens que je peux tomber d'une seconde à l'autre dans la folie;
qu'elle peut devenir le dernier recours pour supporter la perception très
aiguë que j'ai du monde; qu'elle serait le lit de repli de ma conscience
déchirée.
elle regarde
maintenant sa main caressante au ras de la terre.
elle me dit
encore: écoute la musique, regarde la lumière jusqu'à l'épuisement,
jusqu'à la confusion des sensations.
d'un geste
brusque et inattendu, elle remet sa main droite sur sa jambe pliée.
Quatrième tableau
"
elle me dit... " II
1.
Elle me dit:
" l'errance n'est pas une promenade légère mais un égarement,
une perte de soi-même.
on est à la recherche du lieu recevable, celui qui peut être habitable
pour soi.
Exil parfois immobile, sans rapport avec la flânerie.
Exil comme imposé auquel tu succombes sans savoir pourquoi, jetée
hors de toi-même.
il ne conduit nulle part. mais tu vagabondes encore, avec persévérance.
"
Elle regarde
ses mains.
2.
Elle me dit:
" il y a une curieuse sensation de plaisir parfois dans l'errance,
dans ce non-attachement,
dans cette fluctuation permanente de l'être,
dans le doute,
car pourquoi finalement ne pas être heureuse dans l'incertitude?... "
Elle cache
un sourire sous ses mains.
3.
Elle me dit:
" n'es-tu pas devenue l'espace intermédiaire lui-même,
la frontière où tu erres,
en tentant toujours de relier les lieux du monde et le lieu de ton être,
celui de l'intimité?
pour accéder au lieu singulier et habitable,
ne dérives-tu pas vers le Dehors?... "
Elle repose
ses mains sur ses genoux.
Elle ajoute:
" et l'art de la fugue?... "
Elle noue
maintenant ses mains dans un mouvement très doux.
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